STORIES: Hit the road Jack

Published in Skieur Magazine January 2012 - Text & Images by Varial
Le clochard céleste.
1993
Je me souviens d'avoir seize ans et de mon salon parisien rêvasser devant des films de ski américains. Les noms mythiques de Glen Plake, Doug Combs, Dean Cummings, s'affichaient sur les pentes vertigineuses d'Alaska, du Colorado, sur les champs de poudreuse de Colombie Britannique, de l'Utah, pendant que la musique de Sublime, groupe de ska punk préféré des surfeurs californiens, rythmait les virages sautés entre deux corniches de ces fous que l'on appelait skieurs extrêmes. Les images de grands espaces, de « ghost valley » et de « no man's land » venaient ponctuer les séquences de ski, et au fluo des combinaisons de l'époque se succédaient l'ocre des canyons, le sépia des champs de blé abandonnés pour l'hiver et le brun des forêts denses de sapins.
Les paysages américains et canadiens que je découvrais m'invitaient sans cesse au voyage et je ne pouvais contrôler mes envies de les traverser à mon tour. Je me voyais à cheval tel un cowboy de la poudreuse, les skis dans le dos, galoper entre les bisons dans les plaines du Wyoming, ou bien au volant d'une vieille Buick Gran Sport 1970 toute rouillée, zigzaguer au coucher du soleil sur les routes poussiéreuses d'Alberta, les Rocheuses à l'horizon et les bichettes comme copilote.
À regarder toutes ces vidéos, c'était le sauvage du far west nord-américain qui m'attirait le plus, le ski resterait le prétexte à voyager : je ne savais pas que 10 ans plus tard je serai citoyen canadien.
2011
Cette nuit, pour la première fois, j'ai eu froid.
Recroquevillé en position "foetus", je lutte à 5h du matin contre le filet d'air qui me gèle les pieds, malgré mon sac de couchage -30, et contre une envie de pisser démesurée, malgré un dernier jet avant de me glisser à l'arrière de la Subaru. J'ai la bouteille en plastique à portée de main, pourtant je ne trouve pas le courage de sortir du sac et honorer l'étiquette "eau de source naturelle". Je vais tenir jusqu'à 8h, en demi sommeil, et me lever fatigué. Il ne faisait pourtant pas si froid hier au bord du Green Lake, près de Whistler, -12, -15 peut être avec le vent. Une fois sorti de la voiture-igloo c'est en voulant ouvrir le coffre que je réalise qu'il n'était pas fermé. Bien joué callaghan.
Je suis parti de Montréal le 8 Décembre 2010, et j'ai traversé le Wisconsin, le Minesotta, le North Dakota, le Montana, le Wyoming, l'Idaho, l'état de Washington pour rejoindre finalement la Colombie Britannique puis l'Alberta. Je suis passé par Fargo sans voir Buscemi, Yellowstone en apercevant des loups, Leavenworth, ville surréaliste typiquement autrichienne perchée à 1800m d'altitude en plein état de Washington. J'ai du faire demi-tour au Jackson Lake dans le Wyoming, après quatre heures de route pensant pouvoir faire le tour des Grands Tetons en plein hiver. J'ai survécu à une nuit glaciale, -37, à Bismark, ville station service et concessionnaires voiture, typiquement américaine.
Pendant des heures et des heures j'ai été seul sur les routes enneigées du Parc National d'Ottawa, des hauts plateaux de Washington entre Spokane et Waterville et des plaines de l'Idaho, espérant ne pas voir surgir de la forêt un cerf interrompre mon voyage. J'ai eu de la chance, quelques bons réflexes et de bons freins.
Hypnothisé par le vide et le blanc de certains paysages, je me suis laissé aller dans mes pensées, reprennant conscience après je ne sais combien de temps pendant lequel mon corps conduisait tout seul...drôle de sensation.
J'ai eu peur à Farmer en voulant pénétrer en pleine nuit dans une ferme abandonnée, enfoncé dans la neige jusqu'aux cuisses et à cent mètres de la voiture quand, à la lueur de ma lampe frontale, je découvris sur les murs des inscriptions sataniques et m'imagina une créature mi-humaine mi- animale traverser mon faisceau lumineux. Reprenant mes esprits et mon rythme cardiaque, me dire quelques instants plus tard "vive le cinéma d'horreur".
J'ai emprunter des "primitive road" sachant très bien qu'elles ne me mèneraient nulle part, si ce n'est peut être à des problèmes, humains ou naturels, mais persuadé que ces routes étaient les vraies échappées. C'est à travers celles-ci que j'ai réalisé mes plus beaux clichés.
Je me suis réveillé chaque matin dans une voiture givrée de l'intérieur, passant du sac de couchage à la doudoune, et découvrant émerveillé, surpris, ou halluciné le paysage dans lequel je m'étais arrêté la veille en pleine nuit : parc nationaux, lacs gelés, rivières enchantées, parvis d'églises ou parking de dentistes.
J'ai réussi à me connecter à des Wifi de particuliers dans les rues de Duluth, Spokanee, Everett tel un campeur urbain moderne, assis à l'arrière de la voiture, coffre ouvert, casserole sur le réchaud et canette de thon en main, faisant le bonheur des piétons les plus jeunes, croisant le regard perplexe des plus âgés. J'ai accueilli au pas de ma porte des curieux qui m'ont encouragé et à qui ma liberté a fait envie.
Ce voyage est mon quatrième ski/road trip en Amérique du Nord. Nous l'avons fait avec quatre copains dans un Van à travers le Canada en 2007, à huit dans deux Van à travers les Étast-Unis en 2008, à deux dans un 4x4 et une tente à travers le Canada en 2009 ; 3 semaines à chaque voyage et quelques 3500 km parcourus. Celui que j'écris en ce moment, je le fais seul avec mon break Subaru et ma tente, étalé sur 5 mois, roulant plus de 20 000 km : le road-ski trip absolu avec une touche de « ski bum ». Cette fois-ci, j'ai souhaité vivre l'expérience en profondeur et prendre le temps. Un luxe que je m'offre sur toute la saison, avec un budget limité, mais optimisé. Il me reste malgré mes précédentes « expéditions » plusieurs nouvelles stations à découvrir et surtout de nouvelles montagnes à explorer en backcountry.
Kilomètre 4300.
Les paysages continuent de défiler et l'état d'esprit dans lequel je suis et j'avance est plus libre que jamais. Nous sommes à Nelson, Colombie Britannique. Je suis accompagné de Bernie depuis dix jours maintenant. Les rencontres sont inattendues, et c'est bien là tout leur charme. Canadiens, Autrichiens, Allemands, Italiens, Français, Américains et Australiens bien sûr. Il y a probablement plus d'Australiens en Colombie Britannique, que de kangourous en Tasmanie.
Qui se ressemble, s'assemble. À dix neuf ans, Bernie a quitté l'été dernier son petit village en Allemagne pour s'offrir le bus-trip ultime au Canada : Vancouver, Whitehorse, Dawson, Toronto, Vancouver, Whitehorse, Jasper. J'invite le lecteur à situer Dawson sur une carte et ainsi réaliser les distances parcourues. Nous nous sommes rencontrés à Jasper. Arrivé du Yukon où il venait de travailler deux mois pour un champion de course de chiens de traineaux, il commençait alors son ski-trip canadien. Dès notre première journée en montagne, à Marmot Bassin, la station de Jasper en Alberta, à 400km au nord de Banff, nous avons partagé le même besoin d'aller au delà du domaine skiable - "out of boundaries" - et de marcher, monter, grimper, skis dans le dos. Bernie n'avait à ce moment-là ni fixation de randonnée ni peaux de phoque. Je n'ai pas eu à insister, ni à le convaincre de s'en procurer quelques jours plus tard quand il réalisa tout le potentiel du ski backcountry.
Nous sommes aujourd'hui, après seulement dix jours, de vrais "partner" partageant bouffe, tente, dépenses, efforts, montées, descentes, galères, extase, fatigue, douleurs, froid, vent, piscines publiques et diners à la belle étoile sur les parkings des stations. Ce matin nous avons pris la route, observé les reliefs qui nous entouraient, garé la voiture sur le bas côté à 5km de Whitewater la station locale, et sommes partis pour une marche en peaux de trois heures à l'assaut du sommet à l'ouest de l'Evening Ridge, un spot conseillé et reconnu des locaux. Une fois sur la crête, deux skieurs accompagnés de leurs chiens nous encouragent à continuer notre marche vers le sommet, que eux épuisés, ne toperont pas aujourd'hui. Il y a une tonne de neige et nous progressons dans un décors surréaliste où les sapins ressemblent à des bougies dont la cire aurait coulé pendant des jours sans que jamais fondre. Pendant quarante minutes, c'est un véritable labyrinthe entre les sapins : ça monte, ça descend, ça remonte jusqu'aux derniers 400 mètres entièrement dégagés.
Cette descente sera l'une des plus belles mais stressantes à la fois. Ensoleillée depuis les premières heures du matin et très exposée, vierge de toute trace, sans porte de sortie en cas d'avalanche, la face que nous attaquons vers les midi, se prolonge en un étroit et long couloir. Nous skions chacun notre tour et ils nous faudra quinze bonnes minutes pour rejoindre notre point de départ, comblés par cette expédition en solitaire...
Kilomètre 2700
Starbucks à droite, starbucks à gauche, magazin de fringues, magazin de fringues, magazin de fringues. Une foule de touriste venue des 4 coins du monde qui s'ignorent les uns les autres. Pour le ski bum que je suis, Whistler est impersonnel et invivable : trop cher bien sûr, et trop surfait. Tout le monde a l'équipement d'un pro, mais sur les pistes le niveau est bien faible. La montagne est grosse c'est vraie, mais je suis loin d'être seul à m'échapper dans le Parc Garibaldi. Tout est déjà tracé, et j'ai beau continuer à m'enfoncer loin du domaine skiable, je ne trouve pas mon bonheur. Whistler doit être fantastique quand on y vit, ou qu'on est un pro, mais seul en road trip, c'est assez frustrant. J'y passe deux jours, et le matin où je me réveille avec une amende de 20$ collée sur le pare brise pour « overnight parking », je décide de partir. C'était une expérience plus chouette il y a 4 ans avec les copains à skier dans le domaine et faire la fête. Mais bon, « been there done that » .
Kilomètre 8500
Je me réveille une jambe sur le matelas gonflable et l'autre sur le béton tiède. Je tends l'oreille et guette les intrus. Tout autour de moi, un empilement de planches, des mousses isolantes, d'outils de construction. Je suis arrivé la veille, de nuit, en pleine tempête et me suis permis de squatter la deuxième section du Revelstoke Lodge en construction, située à trente mètres du départ des oeufs. La porte du chantier était ouverte, il faisait chaud à l'intérieur, j'assumerai jusqu'au bout mon statut de clochard des neiges. Je dors la plupart du temps à l'arrière de ma voiture réaménagée en Van, mais les plans gratuits sous un vrai toit sont toujours les bienvenus. Il est 7h30 du matin, et je devine depuis mon campement de fortune la station qui se réveille tranquillement. À travers les baies vitrées embuées je reconnais la luminosité d'une superbe journée qui s'annonce. En deux temps trois mouvements, ni vu ni connu, je rejoins le parking, avale mon bol de granola, et suis le premier à attendre l'ouverture de la montagne, à 8h30.
La station de Revelstoke a ouvert il y a trois ans. Malgré un fort placement média dans les magazines de ski depuis son ouverture, la station est déjà en faillite. Située à 600 km de Vancouver et à 460 km de Calgary, la station n'attire que les trippés et ceux qui au départ de Calgary, passeront à travers Banff, Lake Louise et Kicking Horse, bien plus proches. En effet il n'y a pas grand monde aujourd'hui - tant mieux pour moi. Les oeufs et un télésiège me montent en moins de quinze minutes aux portes du North Bowl et du South Bowl, à 2600m d'altitude et je découvre un des plus beaux panoramas jamais vu en station canadienne - qui ressemble un peu aux paysages alpins.
De tout ce voyage, Revelstoke sera mon coup de coeur et je reviendrai à plusieurs reprises m'y poser pour plusieurs jours, voire semaines. L'ambiance est plus qu'amicale, les gens accueillants et les riders dans le soucis de partager. Je n'ai jamais skié seul; au début je me suis fait emmener à droite à gauche, puis à mon tour j'ai emmené quelques nouveaux venus. Le domaine backcountry est immense pour la taille de la station, et très facile d'accès.
Aaron a bien ri quand on lui a dit qu'il devrait vendre ses skis à Ikea, d'autant plus qu'il est suédois. Quelques jours avant, je l'avais interpellé au bas de la station, très intrigué par ses skis. Une nouvelle marque ? Un nouveau concept ? Oui, les siens. Aaron fabrique ses propres skis en bois. Ils sont fat, ils sont beaux, n'ont pas de carres et pas de semelles. À le regarder tracer le poudreuse avec autant d'aisance, je jalouse sa persévérance à se tailler dans le bois depuis 5 ans des skis sur mesure. Quelques instants plus tard, je serai bien heureux d'avoir des carres sur la piste dammée qui redescend sinueuse à travers les forets vers le bas de la station, à regarder mon nouvel ami télémarqueur-ébéniste bien galérer d'un dérapage semi contrôlé à l'autre. Cependant, si un jour j'ai le temps, je ferai comme Aaron...
Kilomètre 5500
J'ai un vague souvenir de la fin de cette randonnée sur la crète ouest de Whitewater, pour l'avoir fait avec mon cousin Mathieu il y a deux ans. Je me souviens que la toute première fois nous nous étions épuisés sur une heure et demi de peaux et de bootpack : il est intéressant de remarquer que l'esprit, le mental est bien plus résistant quand il connait l'objectif à atteindre, tandis qu'il se fatigue bien plus facilement lorsqu'il ne sait pas où il va.
Aujourd'hui, avec Bernie, je sais où je vais, le problème c'est que je ne vois pas où je vais. Combien nous reste-t-il ? Cent mètres ? Deux cents mètres? Cinquante mètres? Nous ne sommes pas très loin j'en suis sûr, mais je n'ose presque plus avancer, c'est à peine si en me retournant je distingue mon partenaire à seulement quelques mètres. A gauche un ridge de neige et 30 mètre de vide, à droite, je me souviens, de la roche en cascade sur plus de cent mètres. Mais là, je ne vois que du blanc, pas un sapin, pas une roche, aucun indice et au brouillard dans lequel nous sommes plongés s'est ajouté un voile de neige, qui tourbillone soulevé par le vent. Étrangement j'aime ces moments là et je trouve la patience d'attendre, malgré le froid, que le ciel et l'athmosphère s'ouvrent ne serait-ce qu'une seconde et me permettent de me repérer en un coup d'oeil. Je me sens au coeur de la vie, de la nature, de mon élément loin de la photo carte postale et j'ai d'ailleurs trop froid pour sortir la caméra, dommage, on se croirait dans une pub NorthFace.
Plus d'une demi-heure d'attente debout sur nos skis, quand Bernie me demande ce que l'on fait. J'ai envie de lui répondre en souriant « Go if you want », mais je ne le provoquerai pas, même gentiment, après tout c'est moi qui l'ait emmené ici, en souvenir des journées fantastiques passées uniquement sur ce versant de la montagne avec mon cousin. Alors je lui demande s'il est prêt, et à son approbation, je fais glisser un premier ski vers le rien, puis le deuxième et entame mon approche vers ce que je dévine être, à un moment, le point de départ de la face. Sous mes skis je sens la neige se transformer, et m'enfonce petit à petit jusqu'aux mollets tandis que mon corps contre balance l'effet de gravité qu'il subit par l'inclinaison de la pente qui se renforce. Le vent soulève toujours la neige dans tous les sens et c'est à peine si j'entends la neige s'étouffer sous mon poids quand enfin, l'espace d'une seconde je distingue à une cinquantaine de mètre en contrebas, un petit sapin qui lutte dans la tempête. Entre lui en moi, du blanc, donc de la neige. Je sais où je suis et peux enfin amorcer mon premier virage sauté puis mon deuxième et retrouver enfin les sensation de glisse. J'ai l'impression de skier dans un gigantesque softbox, et mes jambes me guident entre les reliefs invisibles; je me retourne vers mon Bernie et lui crie de me rejoindre.
Le petit sapin est déjà derrière moi quand enfin, comme par enchantement les nuages s'ouvrent et me font apparaître l'immense terrain de jeu qui s'offre à nous. La montagne est magique, surtout dans ces moments là, que l'on vit toujours comme une récompense ; et malgré un temps très mauvais, nous remonterons deux fois de plus sur cette crète dans la journée et profiter ainsi, privilégiés, d'un terrain de jeu et d'une neige extraodinaires. Whitewater je t'aime.
Kilomètre 6000
Cette montée en devient ridicule tellement elle est lente et épuisante : mes bottes de ski cherchent le point d'adhérence minimum sur la roche déneigée qui me permettra de progresser d'un demi-mètre pendant que je supplie la branche fébrile à laquelle je me retiens de ne pas céder à la traction que je lui inflige. À regarder Bernie à un mètre de moi s'enfoncer jusqu'aux cuisses et glisser sur la roche, je me demande si de le seconder est pire que d'ouvrir le chemin. J'éviterai au moins de me prendre un mètre de neige à chaque nouvelle étape de sa progression. La situation dans laquelle nous nous trouvons ne m'enchante pas, cependant nous l'avons bien chercher. La face Est du « Fish Bowl » immaculée, semblait nous attendre depuis toujours. Incapable de progresser en peaux tellement la neige est instable sur ce pan de montagne, c'est les skis sur le dos que nous avons décider de continuer.
Bernie se retourne souvent vérifier si je tiens le coup, sourire aux lèvres; sourire complice de deux innocents. Vérifie-t-il ou cherche-t-il mon approbation à continuer ?Nous ne sommes pas en train de faire ce que les locaux appellent du « boot pack », mais de l'escalade sur une crète raide, dont la neige se dérobe à chaque pas, laissant se découvrir une roche gelée et glissante et dont les quelques sapins isolés mais sauveurs nous servent de tire cul. Je me répète que la descente va être bonne, si seulement je ne glisse pas et ne me retrouve 30 mètres plus bas, ou plus.
En chaussant mes skis après deux heures de galère, je me souviens dire simplement à mon partenaire « bern, you shout hein ! », au cas ou une avalanche se déclencherait, comme si vingt mètres plus bas j'allais entendre quelque chose. Après une longue traverse et quelques virages, je sais que j'attaque les choses sérieuses et que cette descente là je vais devoir bien la gérer, et skier exactement là où je l'ai prévu : un zigzag entre trois sapins très espacé, une première petite corniche de 3 mètres, un réception déjà orienté vers la droite, un virage à peine et la seconde corniche, deux fois plus grosse et … la suite je me me la suis pas figurée puisque, rendu là, je serai sorti d'affaire.
Malgré la quantité de neige qui coula avec moi tout au long de la descente et qui m'accompagna tel une cascade d'eau durant le deuxième saut jusqu'au roulé-boulé que fut ma réception, je me suis finalement retrouvé tout en bas, debout sur mes skis. La caméra GoPro tourne toujours, ma grosse boîte...est dans la boîte. Plus aucun risque pour Bernie de se retrouver dans une mauvaise situation, le pauvre, je le priverai cette fois-là de neige fraîche. Il se contentera d'une sous-couche ma foi très acceptable. « Fish Bowl » on t'as eu ! Merci pour ta clémence...
Kilomètre 8500
Parfois le Canada comme les Etats-Unis semblent plongés dans une autre époque, un autre siècle. Inspiré par certains films, mon esprit voyage dans le temps à la vue des paysages où s'entremêlent voies ferrées,vieilles charrettes, ranch, chevaux, bétail, maisons roulottes, statues d'indiens, villes abandonnées et voitures désossées. Comme partout dans le monde, le monde rural conserve et entretient les traces du passé, nous rappelant qu'il n'y a pas si longtemps, c'était ça la vraie vie. La route qui relie Nelson à Revelstoke et qui durant quelques heures me fait vivre l'Amérique profonde, est interrompu par le lac Galena qu'un ferry traverse aller-retour toutes les vingt minutes, toute l'année, de l'aube à l'aurore. Vingt minutes de traversée où l'eau m'apparait comme un élément nouveau, que je n'ai pas vu depuis des mois. Pourquoi ce lac, contrairement à tous les autres n'est-il pas gelé ? Cette question ne me traverse absolument plus l'esprit quand, à 2500 mètres d'altitude, à vingt mètres du somment du Mont Mackenzie – Revelstoke, en plein brouillard, ma fixation me casse littéralement dans les mains. Un ami coureur qui me les avait donné, quinze ans auparavant. : des salomons 900s de course, dont le DIN commence à 14 et monte à 20, idéale pour s'engager sans stress dans les pentes les plus vertigineuses et encaisser tous les sauts de corniches et autres chocs. Justement, est ce le choc de l'age ou du froid qui eut raison de l'une d'entre elles ce jour là ? Au moment où je veux déchausser mon système de randonnée Alpine Trekker, la partie arrière de la fixation, celle qui fait levier, se brise en deux. « Ski down with one ski » finit par dire Bernie. Hors de question, vu l'effort fourni pour monter, et la quantité de neige fraîche qui nous attend. Sans mon partenaire, j'y aurai été contraint : grâce à lui et à mon Leatherman, nous avons pu dévisser la fixation afin de libérer le système de randonnée, puis revisser la fixation directement sur ma botte de ski. Systeme D : D comme débrouille, ou comme Dis donc t'as eu chaud.
M'attendait après la superbe descente un terrible choix : racheter des fixations traditionnelles ou investir dans des fixations de randonnées, beaucoup plus chères...
Kilomètre 13000
De la fenêtre du café où je suis passe tout mon temps depuis 5 jours, j'observe la montagne couler sous des trombes d'eau. Les télésièges sont fermés depuis deux jours, les risques sont trop grands. Je regarde de loin le fishbowl et me rappelle Bernie que j'ai laissé il y a plus d'un mois. Nous sommes le 20 mars. Trois mois se sont écoulés depuis mon premier Run à BigSky dans l'État de Washington début décembre et accrochés à mon pantalon de ski, les 40 forfaits, dont la moitié noircit par la sécheuse, témoignent d'une superbe saison. Je pourrais attendre encore, ou bien reprendre la route à travers le Canada à la recherche de la poudreuse. Mais non, je sens que j'ai fait le tour, du moins cette année, alors j'écris ces dernières lignes et j'espère que ce récit inspirera chez certains le goût de l'aventure nord-américaine. Quoi?? 40 centimètres de neige viennent de tomber à Park City, Utah !! Allez, c'est reparti, direction Salt Lake City, 1200 kilomètres, j'y serai tard ce soir dans la nuit...la saison n'est jamais terminée.