
VARIAL* CÉDRIC HOUIN
La "rhigh"

La chambre 2 qui donne sur la cour intérieure de la maison familiale ronfle bien fort.
Il est 3h du matin, Guadalajara. Cela fait deux mois que je suis au Mexique.
Après demain, back on the road.
Mon séjour au Mexique était plus un bustrip et un taxitrip qu'un road trip, va voiture étant toujours à Las Vegas. Je n'ai du parcourir à pied, ou motorisé, que quelques 1500 kilomètres - difficile de battre les 18 000 parcourus cet hiver. En revanche, la chaleur du Mexique, et celles des Mexicains m'ont fait réaliser comme la vie peut être douce et nonchalante.
…
C'est beau de voir des gens croire autant en Dieu, encore.
Cela me fascine toujours de constater l'ampleur de l'influence religieuse et de toutes ses morales, ses codes de conduite, ses interdictions. À vivre en familles depuis presque deux mois, je suis au premier rang des modes de vie. Sous l'oeil bienveillant de Jesus, j'ai vécu un mariage mexicain, la semaine sainte, les street partys danses religieuses à Zapopan et les histoires de famille.
Et la religion s'impose dans toutes les classes, la « rhigh », la pauvre et la nouvelle classe émergente au Mexique, celle qui va révolutionner le pays, la classe moyenne, il y a quelques années encore presque inexistante. Une religion très présente tout comme l'influence américaine. C'est un peu comme le Canada finalement, pire même, le Mexicain joue au Golf ! Bon, j'adore le golf comme sport, mais il y a toute une population fortunée qui joue à « jouer au golf » qui m'insupporte. Même au Mexique, surtout au Mexique, ca passe bien de dire que tu joues au golf. Tu es de la high forcément : c'est deux fois plus cher qu'aux US.
C'est fou de voir des gens croire encore en l'argent, autant.
Je ne m'en étais pas rendu compte durant mes précédents voyages au Mexique, cherchant plutôt le petit village de pêcheurs paumé sur la plage que la ville, mais il y a beaucoup, beaucoup d'argent au Mexique. Pas pour tout le monde, mais ceux qui en ont, en ont beaucoup. J'ai été surpris de voir autant de belles voitures, maisons et de démonstration de fortune à Guadalajara. La ville a répété le concept de zones résidentielles fermées, barricadées, contrôlées, où s'épanouissent parfois une dizaine, parfois une centaine de famille cachées de la réalité bruyante, polluée et pauvre du reste des habitants. Certaines de ces zones offrent golf justement, terrains de tennis, piscine, terrain de basket, salle de danse...de quoi ne pas avoir besoin de sortir de son petit coin de paradis.
Je ne sais pas où s'en va le Mexique, au niveau social-économique, mais j'ai remarqué que la hiérarchie des classes est vraiment très prononcée. Chacun a sa place, on ne se mélange pas. De toute façon ca se voit très bien. Au Mexique, il y a le mexicain, celui que l'on identifie comme un mexicain, plutôt petit, ou pas forcément me souffle pedro, 1m92 130 kilos qui boit son coca à côté de moi, les cheveux très noirs, un faciès un peu aztèque - pardon pour le cliché - les yeux sombres, la peau tannée, les mains marquées, et puis il y a le descendant espagnol, grand, ou souvent petit me re-souffle pedro, les cheveux parfois presque clairs, les yeux parfois presque bleus sinon verts, son polo ralf-lauren, ses ray-ban, les mains douces et soignées. La plupart du temps ce dernier ou cette dernière s'affiche et se barde de manières et d'artifices qui le distancent du commun des mexicains. Il faut voir comment une partie des gens de cette classe s'adresse à celui qu'il juge inférieur à eux, un serveur par exemple, pour comprendre le malaise social. Et puis il y a le mexicain qui a réussi, celui là on le repère moins, sauf dans sa mercedes blanche.
A écouter le Mexique parler de son pays, c'est un des pays les plus corrompus. Je prends l'exemple des compagnies de téléphone, de ciment, d'agroalimentaire issus de pots de vins gigantesques entre le gouvernement et certaines riches familles déjà en place il y a des dizaines d'années. Et je ne parle pas du trafic de drogues : figure dans le listing de Forbes 2011 des 1500 plus riches de la planète, le très célèbre trafiquant Joaquin Guzman Loera, à la 1140eme place, le seul qui a une tête de Mexicain, d'ailleurs. Carlos Slim lui, figure avec ses compagnies telcel et telmex, au premier rang. Oui l'homme le plus riche du monde, est mexicain.
Moi dans tout ça je suis vraiment le blondin. El blondo.
Et des blondos j'en ai pas croisé beaucoup.
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Ce séjour au Mexique m'a permis de retrouver et de vraiment rencontrer le meilleur ami de mon père, à Manzanillo. Ils s'appellent tous les deux Jean-François et se sont rencontrés en Algérie pendant la guerre quand ils avaient vingt ans, en 58. Une semaine passée en sa compagnie, logé, nourri, blanchi pendant laquelle j'ai eu le plaisir d'écouter et de découvrir à chaque repas certaines parties de la vie de mon père et de sentir les yeux de son ami se remplir de larmes, à 78 ans, aux souvenirs de ses récits merveilleusement contés.
Je n'ai jamais su que mon père avait eu un restaurant à Nice quand il est rentré de la guerre, ni qu'il passait ses soirées dans la boîte de nuit de Jean-Francois, « l'oeuf clotche » célèbre repère nocturne des stars de l'époque, Delon, Rod Stewart et Belmondo. Oui, l'oeuf clotche car quand un oeuf tombe, ça fait clotche, dixit.
Jean-François a beaucoup voyagé : né en Egypte, son père était le patron du chantier du Canal de Suez sous Nacer, revenu s'installer à Nice quelques années avant de partir pour Ibiza dans les années 70 et y faire fortune dans la restauration, les boîtes de nuit, et de laisser un record en ski nautique du tour de l'ile en 2h30. Dix ans à Ibiza avant de s'envoler pour le Mexique et d'y tenir depuis 18 ans le meilleur restaurant de Manzanillo, connu de Puerto Vallarta à Guadalajara, par ceux en Rayban . Chapeau bas JF, parce que les mexicains au boulot, j'ai bien vu, sont un peu comme moi en ce moment...relax :) et avec cette chaleur, il ne faut pas leur en vouloir, on finit par faire pareil.
Je suis reparti ému de chez Jean-François et avec une petite histoire que je n'ai pas pu gardé pour moi à Guadalajara.
« Sais tu d'où vient le nom de Guadalajara maman », demande Marines.
Noooon Marines pas à tes parents, me dis-je me sentant bien seul tout d'un coup.
« Oui d'Espagne », répond Lopita.
« Non maman, raconte Cédric ! »
C'est malin, Jean-Francois m'avait bien dit de ne pas la raconter aux gens de Guada.
Reprenant les mots de mon ami, je me lance dans l'explication, en espagnol bien sûr.
À partir des conquêtes arabo-musulmanes du viie siècle, l'Empire arabe ommeyade à l'aide du général Tariq Ibn Zyad, conquiert l'Espagne, sous le nom d'Al Andalus. Une troupe de guerriers Maure longe le fleuve Henares qui coule du nord vers Madrid.
Ils arrivent un jour dans un petit village dont l'odeur est nauséabonde; premier village depuis Madrid, à une cinquantaine de kilomètres, qui récupère par le fleuve, tous les déchets de la grande ville. Les Maures en question, très très inspirés et poétiques, nommèrent ainsi ce village Oued Al Jara, le village de le merde. Oued le village, Al jara la merde.
Voilà, à ce moment là je ne sais pas si je me sens mal, ou si j'aurai aimé une histoire beaucoup plus palpitante afin de mieux introduire et faire passer la chute, mais Lopita me regarde, l'air ébranlée ou profondément indigné, je ne sais plus, et les mouches tourbillonnent au dessus de la salsa, délicieuse. Heureusement son mari éclate de rire, et Marines souligne, pour me sauver, le caractère historique de mon histoire. Moi je vis un peu le syndrome « qui c'est qui veut du clafoutis » de Coluche.
Mercredi j'atterris à Las Vegas et remonte tranquillement en une quinzaine de jours à Montréal, en passant je l'espère par le Yosemite Park, le Colorado, le Nebraska, l'Iowa et faire quelques clichés.
J'ai hâte de retrouver la route, pas l'idée de la route, non la route, son bitume, sa signalisation, ses intersections, ses bifurcations, ses interdictions, ses dangers presque. J'ai hâte de me retrouver derrière le par-brise de la subaru, devant cet écran où se retro-projettent, se révèlent et défilent les paysages inconnus, des ciels superbes ou terrifiants et je suis impatient de faire demi-tour, de consulter ma carte, de me perdre, et d'inventer à longueur de journée mon itinéraire et de sentir, enfin, monter au fur et à mesure l'émotion de retrouver mes amis à Chicago, Toronto, Montréal puis Paris.
- Wakhan, an Other Afghanistan
- The Western Erg
- Paris in Vegas
- Oilplants
- Man's Road, 2003-2011
- Geronimo, 2011
- Rinjani
- Patagonia
- Montreal
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